Le général Édouard de Castelnau (1851-1944)

Le général Édouard de Castelnau

Dans le même esprit, en janvier 1915, elles adressent une lettre au général Édouard de Castelnau (1851-1944) qui a livré la bataille de Morhange en Moselle au mois d’août précédent.

« Général, Nous sommes un groupe de dix-neuf petites Françaises, âgées de treize à quatorze ans. Nos cœurs brûlent d’amour pour notre chère patrie : pour la défendre, nous voudrions, comme Jeanne d’Arc, pouvoir combattre à côté de nos valeureux et illustres généraux. Cela nous est impossible matériellement ; cependant nous sommes ardentes, pleines de force morale, nous voulons lutter, nous aussi. Alors, chrétiennes et Françaises, nous nous sommes rappelées la parole de Jeanne d’Arc : « Les hommes d’armes batailleront, et Dieu donnera la victoire. » Cette victoire, nous voulons contribuer à l’obtenir. Nous avons donc pris en main les armes puissantes devant lesquelles rien ne résiste : la prière et le sacrifice. Puis nous nous sommes rangées sous l’étendard de Jeanne d’Arc, afin d’être son petit bataillon de choix.

Mais il nous fallait un général, un général à côté de qui nous combattrions en esprit, vers lequel notre pensée se dirigerait dans tous nos efforts persévérants. Cela nous donnerait du courage. Alors nous avons pensé à vous, Général (…) Nous voulons combattre à vos côtés. Vous bataillerez, nous prierons et Dieu donnera la victoire ! Notre neuvaine de prières et de sacrifices s’est terminée ce matin par une messe que nous avons fait dire à vos intentions. Maintenant nous vous envoyons le compte rendu de nos efforts quotidiens. N’est-ce point ainsi que doivent faire de bons petits soldats ? Si vous voulez bien nous accepter dans votre armée spirituelle, Général, dites-le nous. Nous continuerons d’offrir nos prières et nos sacrifices à vos intentions ; nous tâcherons d’être bien ferventes et bien courageuses, afin d’être dignes de Jeanne d’Arc et de notre Général. (…) Puissions-nous bientôt répéter dans l’allégresse et la reconnaissance ce cri de nos aïeux : Vive le Christ qui aime les Francs ! »

Un petit bataillon de Jeanne d’Arc (Signature des enfants)

A leur courrier est jointe une image qui représente sainte Jeanne d’Arc. Y figure le résultat des efforts d’une neuvaine de sacrifices aux intentions du général.

Au printemps, elles écrivent cette fois au général Joseph Joffre, commandant en chef des armées de l’Est, qui répond à son tour le 11 juin 1915.

Toujours en 1915, elles correspondent avec le Père Jean Romain Saubatte. Grâce aux « sous » de leurs sacrifices, elles lui adressent des colis de cigarettes pour l’aider dans son apostolat auprès des soldats, alors qu’il est brancardier au front. Cette initiative prend le surnom d’« Apostolat de la cigarette ».

Cependant, lors de l’offensive alliée en Artois en mai-juin 1915, le Père Saubatte meurt pour la France le 23 juin sur le champ de bataille de Neuville-Saint-Vaast dans le Pas-de-Calais. Afin de pourvoir à son remplacement, les dames de Sainte-Clotilde consultent le jésuite Jean Mallat pour le choix d’un père mobilisé de la Compagnie de Jésus. Il évoque le nom d’Albert Bessières. Ce dernier est alors affecté comme brancardier dans un train sanitaire dans les Vosges.

Durant la première quinzaine de novembre 1915, il bénéficie d’une permission et il se rend à Bordeaux. Les religieuses acceptent de le rencontrer, d’autant plus qu’elles le considèrent comme un apôtre de l’Eucharistie en raison de ses nombreuses fondations de ligues eucharistiques de 1911 à 1914.

Lors de son passage au cours Saint-Seurin le samedi 13 novembre 1915, le P. A. Bessières rencontre les 28 filles de 14-15 ans d’une classe de Troisième. Aux murs de leur local, il découvre des drapeaux, une statue de la Vierge, une image du Sacré-Cœur et, au-dessous, un tableau où chaque élève inscrit, au jour le jour, ce qu’elle offre pour le salut de la France et qui constitue leur petit trésor : communions eucharistiques, prières, sacrifices, heures de travail ou de silence… La vue de ce tableau aux munitions surnaturelles conduit le P. A. Bessières à les inviter à persévérer dans leur démarche par la prière, appuyée par la communion eucharistique, et à développer leur action naissante. Il leur propose alors d’organiser la Croisade des enfantsqui serait une « Croisade de communions, de prières, de sacrifices pour le salut de la patrie, sa restauration chrétienne »

Après cette visite, une correspondance active s’organise entre les enfants et le jésuite dès décembre 1915. Au cours des premiers mois de 1916, celui-ci publie et développe ces lettres dans la revue « Le Messager du Cœur de Jésus », pour lancer l’idée de la Croisade. En raison de l’anonymat le plus complet demandé par les dames de Sainte-Clotilde, la version publiée de ces échanges épistolaires commence par « Cher Gabriel » et évoque une école « Saint-Louis » au lieu du cours Saint-Seurin.

Revenu en cet établissement à la fin de l’hiver 1916, le P. A. Bessières demande aux élèves, en raison de son manque de temps, de répondre à sa place aux courriers reçus et de tenir un registre des inscriptions.

Avec l’aide du jésuite Jean Mallat, les religieuses de Sainte-Clotilde rédigent un règlement que le Père Bessières révise. Les articles deux et trois stipulent :

Art. 2. – Comme toute armée, celle de la Prière comprend des soldats et des chefs.

Sont admis :

Commesoldat, les enfants qui s’engagent à offrir quotidiennement leur journée au Sacré-Cœur, à toutes ses intentions, et particulièrement pour le salut de la France, pour la paix « de la justice et du droit ».

  • Lescaporauxs’engagent, en plus, à la communion hebdomadaire ou tout au moins mensuelle.
     
  • Lessergentsà la communion fréquente (trois ou quatre fois par semaine).
     
  • Lesofficiersà la communion (autant que possible) quotidienne.

Pour tous, Offrandeobligatoire de la journéeau Sacré-Cœur, prières et sacrifices, selon la mesure de grâce et de courage.

 

Drapeau de la croisade Eucharistique

Art. 3. – Le tout, pour la victoire, l’avenir chrétien de la France, le salut des combattants, mais plus spécialement pour le triomphe de nos armées dans le Secteur que chaque « Croisé » se sera choisi, sur notre front ou le front des Alliés, et dont il aura assumé la responsabilité. (extraits de « La Croisade des enfants » feuillet, Bordeaux, 20 avril 1916).

Le 20 avril 1916 qui est un Jeudi Saint, ce texte reçoit l’imprimatur de l’abbé Giraudin, vicaire général à Bordeaux. Par un « Appel » daté du même jour et publié le 27 avril 1916dans L’Aquitainele cardinal Andrieu, archevêque de Bordeaux, approuveet recommande fortement la « Croisade des enfants » :

« MM. les Curés sont priés de lire en chaire le présent Appel, et de travailler à le faire pénétrer jusque dans les milieux soi-disant laïques. Qui oserait se dire laïque, quand la Patrie nous demande une prière qui lui est indispensable pour obtenir du Dieu fort et puissant dans les batailles la récompense de son héroïsme, c’est-à-dire la victoire ! »

Le règlement de la « Croisade des enfants » indique aussi que l’inscription est obligatoire auprès du Secrétariat de la Croisade fondé le 25 mars 1916, dont le siège se situe au monastère de la Visitation à Bordeaux.

Suite : propager les décrets eucharistiques du Pape Saint Pie X